Question :
Il y a beaucoup de musulmans qui disent que le jihad n'est pas spécifiquement militaire. Mais pourriez-vous nier que le Coran contient des versets qui parlent de combats ? Et auriez-vous oublié toutes ces régions que les musulmans ont conquises à l'époque des califes et qui sont musulmanes aujourd'hui ? Je pense notamment à l'Irak, à la Syrie, à l'Egypte, au Maghreb, à l'Iran…
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Réponse :
Tout d'abord il faut savoir que l'islam fait la différence entre les "peuples" (aujourd'hui on dit "Etats") qui sont en guerre et ceux qui sont en paix avec lui : les premiers seulement relèvent de la Dâr ul-harb (Etat ennemi), les autres de la Dâr ul-'ahd (Etat non-musulman avec qui on a passé un traité). Nous allons voir quelles sont les circonstances dans lesquelles la Dâr ul-islam peut considérer un Etat comme étant Dâr ul-harb et constituant donc un Etat ennemi ; ici il importe de préciser que même en ce qui concerne un Etat appartenant à la Dâr ul-harb et étant donc ennemi, il ne s'agit nullement de mettre à mort tous ses résidents – les "harbî", ressortissants de l'Etat ennemi – : tout au contraire, l'islam fait clairement la différence, chez les harbî, entre ceux qui sont combattants et ceux qui ne le sont pas (cliquez ici pour en savoir plus). Ici nous allons voir dans quelles circonstances les autorités de la Dâr ul-islâm peuvent considérer un Etat comme devenant une Dâr ul-harb.
En fait il faut savoir que dans le Coran il y a deux types de versets qui sont liés à la question que vous posez.
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Premièrement) Deux types de versets présents à ce sujet :
A) Les versets qui parlent de la paix :
"Et s'ils inclinent vers la paix, incline toi aussi vers elle, et remets-toi à Dieu…" (Coran 8/61) ; "… jusqu'à ce que la guerre dépose ses fardeaux" (Coran 47/4).
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B) Les versets qui parlent de cas de belligérance :
B1) Repousser la tentative d'invasion, par l'ennemi, de la Dâr ul-islâm, ou agir pour mettre fin à l'occupation de cette Dâr ul-islâm :
Ce premier cas de figure constitue la défense pure (difâ' mahdh). Relèvent de ce cas de figure la fois où les Mecquois sont venus à Médine en l'an 3, ce qui a occasionné la bataille de Uhud (évoquée en Coran 3/121-122, 139-175), ainsi que la fois où les Mecquois, la tribu des Ghatafân et d'autres sont venus tenter d'envahir Médine en l'an 5 (d'après un des avis), ce qui a occasionné la bataille des Coalisés (ou bataille de la Tranchée) (évoquée en Coran 33/9-27). Il fallait se mobiliser immédiatement pour empêcher l'ennemi de prendre le contrôle de Médine, Dâr ul-islâm.
B2) Attaquer celui qui est en état de belligérance et a déjà fait la guerre contre la Dâr ul-islâm, et le faire sur ce qui est son sol à lui :
"Et combattez dans le chemin de Dieu ceux qui vous combattent. Et ne transgressez pas, Dieu n'aime pas ceux qui transgressent" (Coran 2/190). Si Ibn Abbâs (cf. Asbâb un-nuzûl, al-Wâhidî, p. 29) pense que les versets 190 à 194 de cette sourate 2 ont tous été révélés en l'an 7 à l'occasion de la 'umrat ul-qudhât (ce qui leur donne un sens particulier, adopté et développé par at-Thânwî dans Bayân ul-qur'ân), en revanche Qatâda mentionne cette circonstance de révélation à propos du verset 194 uniquement (Asbâb un-nuzûl, p. 30) ; le sens que Ibn Kathîr donne au verset 190, et qui fait que nous citons ce verset ici, est dès lors tout à fait plausible : le verset 190 constitue bien une "tah'yîj wa ighrâ' bi-l-a'dâ' alladhîna himmatuhum qitâl ul-islâmi wa ahlih ; ay : kamâ yuqâtilûnakum faqtulûm [la'allahû : fa qâtilûhum] antum" (Tafsîr Ibn Kathîr 1/198).
Ce point-ci est différent du précédent dans la mesure où, dans le précédent, il s'agissait de repousser la tentative de l'ennemi de prendre possession de la Dâr ul-islâm, alors qu'ici il s'agit d'aller combattre celui qui a été l'agresseur, sur ce qui est sa terre à lui. Il y a donc le fait d'aller de l'avant (iqdâm), ce qui ne constitue plus une défense pure (difâ' mahdh). Ainsi, aller attaquer les Khaybariens chez eux était une forme de iqdâm ; une iqdâm à caractère défensif, certes, vu l'agression dont ils s'étaient rendus coupables lors de la bataille des Coalisés, mais une iqdâm quand même, dans le sens où il s'agissait ici d'aller attaquer l'ennemi sur sa terre (soit talab ul-aduww fî bilâdih, selon les termes de Ibn Taymiyya), et non de seulement le repousser quand il voulait investir la cité musulmane (comme cela s'était passé lors de la bataille des Coalisés) (soit daf' us-sâ'ïl iz-zâlim il-kâfir d'après les termes de Ibn Taymiyya, cf. Al-Fatâwâ al-kub'râ).
B3) Attaquer celui qui entre en état de belligérance, avant même qu'il agresse concrètement :
Il s'agit par exemple du fait que l'Etat d'en face prépare une attaque contre l'Etat musulman (ce fut le cas des Banu-l-Mustaliq en l'an 5 de l'hégire), ou que, par le viol du traité de paix qu'il avait conclu avec l'Etat musulman, il soit entré de nouveau en état de belligérance (ce fut le cas des Quraysh en l'an 8 de l'hégire)…
"Et si tu crains vraiment une traîtrise de la part d'un peuple, alors résilie (le traité) de façon équitable. Dieu n'aime pas les traîtres" (Coran 8/58) : ce verset concerne un Etat avec qui la Dâr ul-islâm avait conclu un traité de paix (ce qui n'était pas le cas des Banu-l-Mustaliq), mais il montre néanmoins que le fait d'avoir des preuves de la prochaine attaque d'un Etat permet de prendre les devants.
"Ne combattrez-vous pas un peuple qui a rompu son pacte ?" (Coran 9/13) (d'après at-Thânwî, ce verset a été révélé après que les Quraysh eurent rompu le pacte et avant que le Prophète aille les combattre : cf. Bayân ul-qur'ân, commentaire de ce verset).
Ceci constitue une iqdâm avec objectif de difâ', la dimension de iqdâm étant cependant plus accentuée ici qu'en B2.
B4) Pratiquer l'ingérence dans le cas d'un Etat qui pratique des massacres, des persécutions ou une oppression sur une partie de sa population :
"Et qu'avez-vous à ne pas combattre dans la voie de Dieu et pour (aider) ceux qui sont considérés comme faibles – hommes, femmes et enfants –, qui disent "Seigneur, fais-nous pouvoir quitter cette cité dont les gens sont oppresseurs" (Coran 4/75). "Et s'ils vous demandent l'aide pour la cause de la religion, vous devez la leur apporter, sauf si c'est contre un peuple avec qui vous êtes liés par un pacte" (Coran 8/72). Ceci constitue une iqdâm, avec objectif de difâ' uz-zulm 'an il-muslimîn, la dimension de iqdâm étant plus accentuée qu'en B3.
B5) Le cas cité dans les versets coraniques 9/29 et 2/191 :
S'il est clair que les versets cités jusqu'à présent (cas B1, B2, B3 et B4) parlent de cas de belligérance relevant d'une réponse à l'agression d'un ennemi (avec, ensuite, différents niveaux quant au niveau de cette agression), deux versets existent à propos desquels la question se pose de savoir à quelle situation ils se réfèrent. Le premier de ces versets est le 9/29, qui dit de combattre "ceux qui ne croient pas en Dieu et au jour dernier, qui ne considèrent pas interdit ce que Dieu et Son messager ont déclaré interdit et qui ne professent pas la vraie religion parmi ceux qui ont reçu l'écriture avant vous, jusqu'à ce qu'ils donnent la jizya en ayant les moyens de le faire et en acceptant [le cadre du droit musulman]". L'autre de ces versets dit : "Et combattez-les jusqu'à ce qu'il n'y ait plus de "fitna" et que le "dîn" soit à Dieu" (Coran 2/191 ; voir aussi Coran 8/39). La question qui se pose ici est donc : ces deux versets autoriseraient-ils l'état de belligérance vis-à-vis de tout Etat non-musulman pour la seule raison qu'il est non-musulman ? ou bien ne se référeraient-ils eux aussi qu'à un cas d'hostilité vérifiée de la part d'un Etat non-musulman ? Il y a trois réponses à cette question chez les ulémas ; nous les verrons plus bas, en Troisièmement, au point e.
B6) Le cas cité dans le verset coranique 9/5 :
"Lorsque les mois du délai seront terminés, tuez les polythéistes là où vous les trouvez ; capturez-les, assiégez-les et guettez-les dans toute embuscade" (Coran 9/5). Attention à ne pas considérer seulement la lettre de ce verset : il ne s'agit ici pas d'une règle générale à appliquer telle quelle mais d'une mesure spécifique à la région du Hedjaz ou de la Péninsule arabique, que les polythéistes arabes établis en cités autonomes avaient, dans la dernière partie de la vie du Prophète, un délai de quatre mois pour quitter avant de s'exposer au combat : c'est de cela que ce verset parle. Pour plus de détails, lire mon article traitant de ce verset.
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Deuxièmement) Comment concilier ces deux types de versets ?
En général les savants considèrent que les versets parlant des cas de guerre dessinent ce qui fait la règle générale, et l'état normal des relations entre la Dâr ul-islâm et la Dâr ul-kufr est donc l'antagonisme ; la paix, dont parlent les autres versets, fait exception par rapport à la règle générale. Mais certains autres savants considèrent que ce sont les versets exhortant à la paix qui tracent en fait ce qui fait la règle, et que c'est la paix qui est donc l'état normal des relations internationales ; quant aux cas de guerre évoqués dans les autres versets, ils constituent un cas exceptionnel et temporaire par rapport à l'état normal, qui est la paix. D'après Wahba az-Zuhaylî, ath-Thawrî et al-Awzâ'ï seraient de cet avis (Al-'Alâqât ud-duwaliyya fi-l-islâm, Wahba az-Zuhaylî, p. 94). Voici donc, concernant l'état normal des relations entre Dâr ul-islâm et Dâr ul-kufr, deux lectures totalement divergentes de plusieurs textes du Coran et de la Sunna…
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Troisièmement) Ces deux lectures divergentes vont avoir, en aval, un effet conséquent sur plusieurs conceptions :
Elles vont ainsi influer sur :
a) … la conception des relations à établir avec un pays avec lequel on n'est ni en état de belligérance ni lié à un traité de paix :
– pour ceux qui sont d'avis que l'état naturel des relations inter-étatiques est l'antagonisme, l'état de belligérance peut être déclaré après en avoir informé un tel pays (ba'da bulûgh id-da'wa), un pays avec lequel on n'est ni en état de belligérance ni lié à un traité de paix ;
– pour ceux qui sont d'avis que l'état naturel des relations inter-étatiques est la paix, il importe de conclure un traité de paix avec un tel pays, lequel traité ne fera qu'entériner l'état normal des choses (voir Al-'Alâqât ud-duwaliyya fi-l-islâm, Abû Zahra, p. 79) ;
b) … la conception du traité de paix que l'on conclut avec un pays : ce traité sera-t-il permanent ou bien forcément à durée déterminée ?
– pour ceux qui sont d'avis que l'état naturel des relations inter-étatiques est l'antagonisme, le traité de paix est forcément temporaire (sa durée ne peut excéder une période de dix ans selon les shafi'ites, alors que pour les autres savants il n'y a pas de limitation à sa durée, mais dans tous les cas le traité n'est pas permanent) (voir Al-'Alâqât ud-duwaliyya fi-l-islâm, Wahba az-Zuhaylî, pp. 147-148, pp. 181-182 ; Al-Fiqh ul-islâmî wa adillatuh, tome 8 p. 5876) ;
– pour ceux qui sont d'avis que l'état naturel des relations inter-étatiques est la paix, le traité de paix peut être permanent (Al-'Alâqât ud-duwaliyya fi-l-islâm, Wahba az-Zuhaylî, p. 139) ;
c) … la compréhension du cas autorisant la résiliation d'un traité de paix :
– pour certains de ceux qui sont d'avis que l'état naturel des relations inter-étatiques est l'antagonisme, le traité de paix peut être résilié suite à une nouvelle tournure des événements (mas'laha), mais il faut au préalable en informer clairement et équitablement le pays d'en face (et lui dire donc que le traité est résilié et que l'état de belligérance est désormais de vigueur) (voir Al-Hidâya, tome 1 p. 543) ;
– pour ceux qui sont d'avis que l'état naturel des relations inter-étatiques est la paix (et également pour certains de ceux qui sont d'avis que l'état naturel des relations inter-étatiques est l'antagonisme), il faut, pour résilier un traité de paix, qu'il y ait une vraie nécessité, fondée sur des preuves indéniables, et que cela entre dans le cadre d'une cause reconnue comme étant valable pour déclarer l'état de belligérance ; c'est bien ce que le verset coranique qui parle de la résiliation du traité de paix dit : "Et si tu crains vraiment une traîtrise de la part d'un peuple, alors résilie (le traité) de façon équitable" (voir Al-'Alâqât ud-duwaliyya fi-l-islâm, Abû Zahra, p. 85 ; Al-'Alâqât ud-duwaliyya fi-l-islâm, Wahba az-Zuhaylî, p. 186 ; Al-Fiqh ul-islâmî wa adillatuh, tome 8 pp. 5874-5875) ;
d) … la compréhension du cas où le droit d'ingérence est applicable (cas cité plus haut sous le n° B4) :
– pour ceux qui sont d'avis que l'état naturel des relations inter-étatiques est l'antagonisme, le droit d'ingérence peut être une cause de belligérance même s'il s'agit d'un pays avec qui on est lié par un traité de paix ; ce traité de paix peut alors être résilié, et le pays sera informé clairement – et suffisamment de temps à l'avance – que, pour cause de crimes ou de persécutions contre des minorités, le droit d'ingérence est applicable, le traité de paix est résilié à partir de telle date et qu'ensuite l'état de belligérance sera de vigueur ; "... vous devez la leur apporter, sauf si c'est contre un peuple avec qui vous êtes liés par un pacte" (Coran 8/72) : l'exception signifie que dans ce cas il y a le choix entre rester dans le pacte et résilier celui-ci - et d'en informer le pays d'en face - (voir Ahkâm ul-qur'ân, tome 2 p. 439) ;
– pour d'autres, parmi ceux qui sont d'avis que l'état naturel des relations inter-étatiques est la paix, les abus dont il est prouvé qu'un pays se rend coupable sur certaines de ses minorités sont une cause rendant possible le droit d'ingérence s'il s'agit d'un pays avec qui on n'est pas lié par un traité de paix, mais non pas s'il s'agit d'un pays avec qui on est lié par un traité de paix ; dans ce dernier cas, de tels abus ne constituent pas une cause autorisant la résiliation du traité de paix ; dans le verset "... vous devez la leur apporter, sauf si c'est contre un peuple avec qui vous êtes liés par un pacte" (Coran 8/72), l'exception est absolue (mutlaq) (cf. Islâm aur jadîd ma'âshî massâ'ïl, p. 70) ; on note d'ailleurs qu'en l'an 6 de l'hégire – date de Fat'h ul-hudaybiya –, le Prophète accepta que la cité de la Mecque soit Dâr ul-'ahd bien que continuant à persécuter les musulmans (qui d'ailleurs ne pourraient pas être accueillis par Médine), et demeurant par là une Dâr ul-khawf.
e) … la compréhension des versets et du hadîth cités plus haut en B5 :
Ces versets font l'objet de trois interprétations quant à la cause qui y est mentionnée comme permettant le combat :
– la cause dont il est question dans ces versets est le kufr, et les autres versets sont abrogés ; la cause est donc le kufr d'un Etat (1) ;
– la cause dont il est question dans ces versets est la domination du kufr sur la scène mondiale ou régionale (2) ;
– la cause dont il est question dans ces versets est l'agression formelle des musulmans par un Etat non-musulman (al-i'tidâ') (3).
Le premier avis (1), qui est celui d'un certain nombre de ulémas, dit que le fait qu'un pays soit non-musulman constitue à lui seul un facteur autorisant un pays musulman à entrer en état de belligérance avec lui (Athâr ul-harb fi-l-fiqh il-islâmî, Wahba az-Zuhaylî, p. 108). Selon cet avis, le terme "fitna" employé dans le verset ci-dessus désignerait le "non-islam" ("kufr") (voir Ahkâm ul-qur'ân, tome 2 p. 400) (attention : même cet avis ne parle que d'un Etat, pas des individus).
Le second avis (2) est celui d'autres ulémas, selon qui le seul fait qu'un Etat ne soit pas musulman n'est pas un motif autorisant à lui déclarer la guerre. Selon ces savants, dans le verset 2/191, le terme "fitna" désigne : "la domination du kufr" ("ghalabat ul-kufr") (Islâm aur jiddat passandî, p. 104), comme c'est ce que ce terme signifie lorsque employé dans le verset 8/73 (voir Ahkâm ul-qur'ân, tome 2 p. 441) ; quant au passage coranique "jusqu'à ce que le dîn soit à Dieu", il signifie : "jusqu'à ce que la terre se réclamant de la référence à Dieu acquiert la suprématie" (Islâm aur jiddat passandî, pp. 105-107). A côté du verset 9/29, il y a aussi ce Hadîth où le Prophète (sur lui la paix) a dit : "Délaissez les Abyssiniens tant qu'il vous délaissent. Et délaissez les Turcs tant qu'ils vous délaissent" (Abû Dâoûd, n° 4302, an-Nassâ'ï, n° 3176). Or les Abyssiniens étaient chrétiens (d'obédience monophysite) et les Turcs étaient pour partie chrétiens (d'obédience nestorienne) et pour partie bouddhistes. S'il s'agissait de les délaisser, c'est justement parce que c'étaient deux "peuples" ne relevant pas de ce cas de domination (voir Hujjatullâh il-bâligha, 1/343-344).
Quant au troisième avis (3), il dit que la cause autorisant le combat contre un pays est que ce pays agresse les musulmans. Selon les ulémas qui sont de cet avis, le terme "fitna" employé dans le verset 2/191 signifie "persécution" (voir Ahkâm ul-qur'ân, tome 2 p. 400), et c'est l'interprétation qu'Ibn Omar en a donnée (al-Bukhârî, n° 4373) ; le passage coranique "jusqu'à ce que le dîn soit à Dieu" signifie quant à lui : "jusqu'à ce que soit établi, pour toute personne qui le désire, le droit de professer et de pratiquer librement la religion agréée par Dieu" (Al-Ussus ush-shar'iyya, p. 72). Quant au verset 9/29, il ne peut pas être appréhendé de façon inconditionnelle (mutlaq, zâhir), mais est au contraire compris à la lumière du principe général (yuhmal ul-mutlaq 'ala-l-muqayyad) (Athâr ul-harb fi-l-fiqh il-islâmî, Wahba az-Zuhaylî, p. 118) : il s'agit donc de ceux qui sont agresseurs vis-à-vis des musulmans. La preuve en est que ce verset 9/29 a été révélé au Prophète avant Tabûk (rajab de l'an 9 de l'hégire) et que le Prophète l'a mis en pratique justement par le biais de cette campagne de Tabûk ; or la campagne a eu lieu parce que les Arabes de Ghassan, chrétiens alliés des Byzantins, projetaient de venir combattre les musulmans (voir à ce sujet la parole de Omar rapportée par al-Bukhârî, n° 5505, n° 4629 etc., Muslim, etc., voir aussi Zâd ul-ma'âd 3/527-528) (Al-ussus ush-shar'iyya li-l-'alâqât bayn al-muslimîn wa ghayr il-muslimîn, pp. 50-51). Cette cause B5 est donc présente quand il y a une agressivité ouverte vis-à-vis de la Dâr al-islâm, avec forte probabilité d'une invasion, comme ce fut le cas des Ghassanides qui menaçaient d'envahir Médine : le Prophète prit alors l'initiative (iqdâm) d'une guerre préventive vis-à-vis d'un Etat qui faisait déjà preuve d'agressivité et dont on craignait qu'il envahisse la Dâr ul-islâm (ce qui est différent de la cause B3, où il y a des faits qui constituent clairement une déclaration de guerre). La cause B5 consiste aussi en l'existence d'une agression de la part de la Dâr ul-kufr contre les musulmans qui y vivent ; cependant, précise Faysal al-Mawlawî, si l'agression (i'tidâ') est parfois physique contre les musulmans, d'autres fois elle se constitue du fait qu'est refusé à la population la liberté de se convertir à l'islam et d'en pratiquer les principes essentiels (Al-ussus ush-shar'iyya, pp. 71-72). Faysal al-Mawlawî écrit que si un pays offre la liberté de croyance et de pratique par rapport à l'islam, alors l'objectif visé par cette cause légitimant le recours à la belligérance étant déjà obtenu, la belligérance n'a pas de raison d'être pour cette cause-là (Ibid., p. 84). Serait-il possible que la différence par rapport à la cause B4 réside dans le fait que dans cette dernière (B4), malgré l'oppression de musulmans dans la Dâr ul-kufr, la Dâr ul-islâm peut conclure un traité de paix avec celle-ci (et c'est pourquoi le Prophète a conclu le traité de paix à al-Hudaybiya avec la Mecque alors que, en sus de la raison mentionnée plus haut en B2, il s'y trouvait également des musulmans opprimés, soit la cause B4) ; alors que, quand vient le moment où cette cause B5 est applicable, le traité de paix conclu avec la Dâr ul-kufr doit être résilié s'il apparaît que des musulmans y sont persécutés ? Je ne sais pas...
Selon ce troisième avis, ce sont donc là les deux cas de figure qui constituent la cause B5 : il s'agit d'aller de l'avant (iqdâm) :
B5a) soit pour mettre fin à une oppression des peuples quant à la liberté de culte,
B5b) soit en guise de prévention face à une agressivité établie et constatée.
Quid, alors, du Hadîth "Délaissez les Abyssiniens tant qu'ils vous délaissent et délaissez les Turcs tant qu'ils vous délaissent" (Abû Dâoûd, n° 4302, an-Nassâ'ï, n° 3176) ? Ce Hadîth affirme que, pour ces deux peuples spécifiquement, il n'y pas à les combattre "tant qu'ils vous délaissent". Si ces deux peuples font exception par rapport à la iqdâm, c'est en fait à cause de ce qu'un autre Hadîth dit : "Délaissez les Abyssiniens tant qu'ils vous délaissent ; car n'extirpera le trésor de la Kaaba que l'Abyssinien aux jambes courtes" (rapporté par Abû Dâoûd n° 4309 ; la seconde phrase de ce Hadîth est rapportée seule par al-Bukhârî n° 1514, Muslim n° 2909 ; voir également Musnad Ahmad, n° 8001) ; ceci pour les Abyssiniens. Quant aux Turcs (qui étaient à l'époque non-musulmans), je crois que c'est parce que le Prophète a prédit dans un autre Hadîth qu'ils envahiraient les Arabes : "Un peuple aux visages larges comme s'ils étaient des boucliers et aux petits yeux poussera ma communauté par trois fois : lors de la première fois, seront sauvés ceux d'entre eux [= de ma communauté] qui se seront enfuis : lors de la seconde fois, certains seront sauvés et d'autres périront ; lors de la troisième fois, tous ceux d'entre eux qui seront restés périront". On demanda alors : "O Prophète de Dieu, qui est ce peuple ? – Ce sont les Turcs" répondit-il (rapporté par Ahmad n° 21873 ; voir 'Awn ul-ma'bûd, commentaire du Hadîth n° 4305).
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Concernant la conquête, à l'époque des califes, des espaces aujourd'hui majoritairement musulmans :
Pour ceux qui sont de l'interprétation 2 de la cause B5, si les musulmans ont conquis ces espaces, c'est parce qu'il s'agissait de briser la force des puissances régionales (Islâm aur jiddat passandî, pp. 105-107).
Quant à cex qui sont de l'interprétation 3 de cette cause B5, ils expliquent, à l'instar de Faysal al-Mawlawî, que c'est parce qu'il s'agissait d'offrir aux populations de ces empires la liberté de se convertir à l'islam, une liberté qu'elles ne possédaient pas [il s'agit donc de la cause B5a] (Al-ussus ush-shar'iyya, pp. 92-98, p. 25, p. 84). Comment auraient-elles possédé cette liberté : chez les Perses, les minorités religieuses étaient opprimées, de même que l'étaient, dans l'empire Byzantin, les chrétiens n'adhérant pas à la doctrine officielle. On connaît d'ailleurs le témoignage de Michel le Syrien : "Le Dieu des vengeances (...) voyant la méchanceté des Romains qui, partout où ils dominaient, pillaient cruellement nos églises et nos monastères et nous condamnaient sans pitié, amena du Sud les fils d'Ismaël pour nous délivrer d'eux (...). Ce ne fut pas un léger avantage, pour nous, d'être délivrés de la cruauté des Romains, de leur méchanceté et de leur colère, de leur cruelle jalousie et de nous trouver en repos" (cité dans Promesses de l'Islam, Seuil, 1981, p. 37).
De plus, selon al-Mawlawî et aussi selon Wahba az-Zuhaylî, une autre cause [relevant de la cause B5b] s'était trouvée présente à propos de ces deux empires, dans la mesure où l'ambassadeur du Prophète avait été tué par les alliés des Byzantins, ce qui avait provoqué le combat de Mûta, où des forces byzantines avaient guerroyé contre les forces musulmanes ; et, par rapport aux Perses, dans la mesure où l'empereur perse avait fait envoyer deux personnes saisir le Prophète à Médine (Al-Ussus ush-shar'iyya, pp. 94-95 ; Al-'Alâqât ud-duwaliyya fi-l-islâm, Wahba az-Zuhaylî, p. 100).
Ceci concerne les causes ayant conduit au passage de ces régions sous administration musulmane. Quant à la conversion à l'islam de la majorité de la population de ces régions conquises, il s'agit d'une seconde chose, totalement distincte de la première. Voyez plutôt… Jean et André Sellier écrivent : "A l'époque où la puissance abbasside s'écroule, la majorité de la population du Croissant fertile et de l'Egypte a adopté la langue arabe. En dehors de la péninsule arabique, l'islam demeure en revanche minoritaire, sauf sans doute en Irak (où subsiste une forte proportion de nestoriens). En haute Mésopotamie et en Syrie [passées sous administration musulmane au VIIème siècle], la population restera en grande partie chrétienne jusqu'au XIIIème siècle. En Egypte [également passée sous administration musulmane au VIIème siècle], l'islam ne deviendra majoritaire qu'au XIème siècle. Pas plus que les Omeyyades, les Abbassides n'ont mené une politique de conversions" (Atlas des peuples d'Orient, p. 52). Voyez : c'est au bout de respectivement quatre et six siècles que l'islam est devenu majoritaire en Egypte, en Mésopotamie et en Syrie...
Nous en avons vu les causes et les effets. Concernant maintenant le fait même que ces régions soient passées sous administration musulmane, je suis désolé, mais il ne faudrait pas oublier que d'autres pays ont eux aussi fait passer sous leur administration des régions entières. Vous me parlez de l'époque des califes, du VIIème siècle, je pourrais vous parler du XIXème siècle, mais, allez, je me contenterai du XVIIème siècle. Voici ce que dit l'ouvrage Histoire de la France : "Comme beaucoup de souverains de l'époque, Louis XIV voit dans la guerre l'activité ordinaire d'un grand roi. Il cherche à agrandir le royaume sans jamais être prisonnier d'une quelconque théorie des frontières naturelles. Il pense principalement tirer profit de l'affaiblissement des Habsbourg. (…) Colbert, impressionné par la puissance marchande des Hollandais, pousse le roi à rompre l'alliance avec les Provinces-Unies [= Hollande] et à tenter un moment d'annexer ce pays. De 1661 à 1684, le roi engage deux guerres, multiplie les actes de grandeur et d'intimidation et exerce sur l'Europe une prépondérance qui se heurte cependant à de vives résistances. Ce sont les belles années de gloire militaire et diplomatique de Louis le Grand (titre décerné au roi en 1679). (…) Les Français s'emparent de la Franche-Comté (printemps 1674). (…) On négocie au traité de Nimègue (août 1678-février 1679). Les Provinces-Unies sauvegardent intégralement leur territoire. C'est le pays le plus faible, l'Espagne, qui fait les frais de la guerre. La France reçoit la Franche-Comté et une série de villes du Nord : Valenciennes, Maubeuge, Saint-Omer, Cassel. Dans les années qui suivent, Louis XIV exploite l'imprécision des traités pour annexer les domaines environnant les nouvelles possessions. Ainsi, Strasbourg est occupé en septembre 1681. Ces "réunions" à la couronne de France inquiètent les Etats européens. L'Espagne entre en guerre en 1683 et en 1684. La riposte française est brutale : prise de Luxembourg, bombardement de Gênes, alliée de l'Espagne. Pour empêcher une nouvelle guerre européenne, les princes allemands offrent leur médiation. La trêve de Ratisbonne (15 août 1684) laisse à la France ses dernières annexions. Louis XIV atteint alors le sommet de sa puissance" (Histoire de la France, Daniel Rivière, Hachette, 1995, pp. 174-176 ; ce sont nous qui soulignons).
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Quatrièmement) Lequel des deux avis relatifs à l'état normal des relations inter-étatiques adopter ?
Nous avons vu plus haut qu'il y avait divergence d'avis sur le sujet. Mais aujourd'hui ?
Même par rapport à l'avis des savants qui considèrent l'état normal des relations entre la Dâr ul-islâm et la Dâr ul-kufr comme étant l'antagonisme, et ce pour la cause B5 selon l'interprétation 1 ou 2, il ne faut pas oublier que ces dernières cinquante années, les Etats du monde – dont les pays musulmans – ont signé des accords internationaux stipulant qu'ils ne se feront pas la guerre les uns les autres pour agrandir le territoire qu'ils contrôlent. Cela fait donc qu'en soi les pays non-musulmans sont, dans la réalité (bi-l-fi'l), aujourd'hui des Etats mu'âhid par rapport aux pays de la Dâr ul-islâm (Iqâmat ul-muslim fî baladin ghayri islâmî, Mannâ' al-Qattân, pp. 20-23).
Par ailleurs, des savants tels que Wahba az-Zuhaylî, Abû Zahra, Faysal al-Mawlawî, Saïd Ramadan al-Bûtî ont écrit qu'ils pensent que, des deux avis existant sur le sujet, l'avis qui est juste est celui selon lequel l'état naturel des relations internationales est la paix (Al-'Alâqât ud-duwaliyya fi-l-islâm, Wahba az-Zuhaylî, p. 94 ; Al-'Alâqât ud-duwaliyya fi-l-islâm, Abû Zahra, pp. 50-51 ; Al-Ussus ush-shar'iyya li-l-'alâqât bayn al-muslimîn wa ghayr il-muslimîn, Faysal al-Mawlawî, p. 13).
Faysal al-Mawlawî rappelle que l'objectif des musulmans par rapport à ceux qui ne sont pas musulmans est de leur faire connaître l'islam (da'wa) sans jamais les contraindre à l'embrasser. Or, écrit-il, la paix constitue la situation où cette présentation (da'wa) est la plus efficace. Preuve en est le fait qu'en l'an 6 de l'hégire, le nombre des musulmans accompagnant le Prophète était seulement d'un peu plus que 1400 [alors qu'il y avait eu mobilisation, puisque le Coran reproche à des bédouins de ne pas avoir répondu présent : voir sourate Al-Fath'] ; cependant, le traité de paix signé cette même année à Hudaybiyya entre les Musulmans et les Mecquois permit à ces derniers de mieux connaître l'islam ; et deux ans plus tard, en l'an 8 de l'hégire, alors que les Mecquois avaient violé le traité, les musulmans partis avec le Prophète à la Mecque furent au nombre de 10 000 (Al-Ussus ush-shar'iyya, pp. 23-31). Ce fut d'ailleurs pendant ces deux ans de paix avec leur cité que des personnages mecquois qui avaient jusqu'alors combattu l'islam (comme Khâlid ibn ul-Walîd et Amr ibn ul-'As) se convertirent à l'islam. La raison en est évidente : c'est lorsqu'ils sont en paix avec les musulmans que les non-musulmans d'un pays donné perçoivent de façon plus posée et impartiale l'islam, réfléchissent sereinement et en toute équité à ses principes et sont davantage susceptibles de choisir de l'adopter comme leur religion. Ibn ul-Qayyim écrit : "Cette trêve [de Hudaybiya] était une des plus grandes ouvertures. En effet, les gens furent en sécurité les uns par rapport aux autres, les musulmans se mélangèrent aux non-musulmans, leur firent la da'wa, leur firent écouter le Coran et discutèrent publiquement et en sécurité avec eux de l'islam ; celui qui cachait sa conversion la déclara publiquement ; et entrèrent en islam pendant la période de cette trêve ceux dont Dieu voulut qu'ils entrent ; c'est pourquoi Dieu a appelé cela une ouverture claire" (Zâd ul-ma'âd, 3/309-310). Abu-l-Hassan Alî an-Nadwî écrit pour sa part : "La paix instituée à Hudaybiyya fut une conquête des coeurs". Il cite la conversion des deux personnages sus-mentionnés, Khâlid ibn ul-Walîd et Amr ibn u-l-'As, avant de poursuivre : "Cette paix rendit possibles les occasions de contact entre les musulmans et les polythéistes ; ces derniers purent prendre connaissance des beautés de l'islam et des manières des musulmans ; et une année ne s'écoula pas qu'un grand nombre de personnes s'étaient converties à l'islam". Il écrit également que ce fut juste après cette paix avec les Quraysh que, "la situation s'étant calmée, le Prophète écrivit des lettres aux rois de la terre et aux roitelets arabes, les invitant à l'islam..." (Qassas un-nabiyyîn, tome 5 pp. 225-227).
Dans un autre ouvrage, an-Nadwî écrit que "le premier problème" auquel les musulmans de l'Inde ont à faire face aujourd'hui "est le problème de la da'wa" (Al-muslimûn fi-l-hind, p. 187). Il poursuit en disant que, comme chacun le sait, l'islam est une religion de la da'wa ; que l'islam s'était surtout diffusé en Inde par les efforts des du'ât ; que le processus de conversion par cette da'wa avait perduré depuis des siècles, amenant chaque année de nombreuses personnes de pure ascendance hindoue à devenir musulmanes ; qu'il y a eu en Inde des grands ulémas (il cite leur nom) qui n'étaient autres que fils ou petits-fils de personnes converties à l'islam ; que le processus, s'il avait continué ainsi, aurait pu conférer aux musulmans une présence conséquente en Inde et en Asie ; mais que si ce processus avait perduré jusqu'aux derniers temps de la colonisation britannique, il avait fortement diminué depuis les heurts entre hindous et musulmans dans les années ayant précédé l'indépendance de l'Inde et sa partition en deux avec le Pakistan (Ibid., pp. 188-189). Il écrit : "Nous n'en sommes pas, dans ces lignes, à porter de jugement sur cette situation [la partition] et à dire si on pouvait éviter ce qui s'est passé, s'il y avait une meilleure solution et si la solution proposée était viable ou pas. Tout cela, nous le laissons à la tâche de l'historien qui écrira l'histoire de l'Inde librement, de façon détaillée et avec honnêteté. Ce qui nous intéresse ici c'est que la situation qui est née des circonstances d'alors (...) a laissé dans les cœurs une amertume et a fait douter chaque communauté de l'autre (...). Ceci constitue une barrière conséquente dans le chemin de la conversion à l'islam, perçu maintenant comme la religion de l'Etat qui est adverse" (Ibid., pp. 189-190).
Wallâhu A'lam (Dieu sait mieux).
