Avant de lire ce qui suit, il faut impérativement lire notre article traitant de la question de faire comme des non-musulmans, ou de se différencier de leur façon de faire... Ce qui suit concerne uniquement le domaine marqué dans cet article comme étant : 3.2.2.2 (et peut-être aussi certains cas de figure relevant du domaine 3.2.2.1.2)...
Le récit suivant, de Ibn Abbâs, montre que le Prophète a fait comme des non-musulmans, puis s'est démarqué de leur façon de faire : "Dans ce au sujet de quoi rien n'avait été ordonné au Prophète, celui-ci aimait faire comme les Gens du Livre ; et ceux-ci laissaient leurs cheveux sans faire de raie au milieu ; les Polythéistes, eux, se faisaient une raie dans la chevelure. Le Prophète se laissa donc les cheveux sans raie. Puis, plus tard, il se mit à faire une raie dans sa chevelure" (al-Bukhârî, 5573, Muslim, 2336). D’après l’avis de al-Qurtubî, se faire ou ne pas se faire de raie dans la chevelure relèvent tous deux de la permission originelle (puisque le rapporteur précise qu'il s'agissait du domaine au sujet duquel rien n'avait été ordonné au Prophète et que "ce qui a été ordonné" englobe l'obligation comme la recommandation), et ce n'est que par rapport à la muwâfaqa / mukhâlafa que le Prophète a fait ceci puis cela (Fat'h ul-bârî 10/444) ; c'étaient donc, à ce moment-là, deux actes purement 'âdî (soit la dimension 3.2.2.2 dans l'article en question). Cependant al-Qurtubî est d'avis que, suite à ce que le Prophète a fait, la raie est devenue recommandée – ta'abbudî mustahabb – même si, précise-t-il, il est possible qu’il n'y ait ici de hukm shar'î que par rapport à la maslaha : Fat'h ul-bârî 10/444).
On voit donc que même dans des éléments purement 'âdî le Prophète (sur lui la paix) a enseigné de se différencier de la façon de faire des non-musulmans.
Cependant, la première chose qu'il faut ici dire est que la différenciation par rapport à la façon de faire des non-musulmans (en arabe : "mukhâlafat ul-kuffâr", nous allons y revenir) n'est pas demandée par rapport à tous les éléments 'âdî (domaine 3.2.2.2), car, comme l'écrit Cheikh Khâlid Saïfullâh, cela serait impossible à mettre en pratique (Halâl wa harâm, p. 195). Etant donné donc que prendre de non-musulmans certains éléments 'âdî est, en toute situation, permis du moment que l'on respecte les règles ta'abbudî, le principe de la différenciation ("mukhâlafa") signifie uniquement ne pas prendre tous les éléments 'âdî. Peut-être est-ce l'apparence générale qui compte : "al-hay'a al-'âmma" selon la formule du savant Abû Chuqqa (Tahrîr ul-mar'a fî 'asr ir-rissâla, tome 4 p. 280) ? Wallâhu A'lam (Dieu sait mieux).
La seconde chose est que, même ainsi compris, le principe de la mukhâlafat ul-kuffâr est en partie lié au contexte. En effet, le récit de Ibn Abbâs montre bien que, dans le domaine de ce qui est permis en soi (il s'agit du domaine du 'afw : "fî mâ lam yu'mar fîhi bi shay'"), le Prophète aimait tout d'abord faire comme certains non-musulmans ("yuwâfiqu", d'où le terme : "muwâfaqa"), et que c'est dans un second temps qu'il se mit à se différencier d'eux ("yukhâlifu", d'où le mot : "mukhâlafa") et qu'il eut alors recours aux traditions mecquoises. Voici deux parties du texte originel du Hadîth : "Kâna yuhibbu muwâfaqata ahl-il-kitâb fî mâ lam yu'mar fîhi bi shay'" ; et plus loin on lit : "Fa sadala-n-nabiyyu – salla-llâhu 'alayhi wa sallama – nâsiyatahû. Thumma faraqa ba'du" (dans une autre version, on lit : "Thumma umira bi-l-farq, fa faraqa" - Fat'h ul-bârî, tome 10 p. 444). On lira aussi la version que Ibn Hajar a relaté (Fat'h ul-bârî, tome 10 p. 436, lignes 26-27).
Il y a donc ici deux termes et deux principes : "muwâfaqa" : "faire comme" ; "mukhâlafa" : se différencier".
De même, il est par ailleurs relaté que le Prophète, relevant que certains non-musulmans ne se teignaient pas la chevelure et la barbe devenues blanches, dit : "Ayez donc une façon d'être différente de la leur" ("fa khâlifûhum"). Cependant un autre Hadîth existe où on voit le Prophète recommander de ne pas se teindre la chevelure et la barbe blanches (cité dans Fat'h ul-bârî, tome 10 p. 436). At-Tahâwî, savant de la tradition interprétative ahl ur-ra'y, concilie ces deux Hadîths-ci à la lumière de ce que la raison comprend du Hadîth qui parle de la raie et dit : c'est dans un premier temps, lorsqu'il avait recours à la muwâfaqa, que le Prophète prononça le Hadîth recommandant de ne pas se teindre la chevelure et la barbe devenues blanches. Et c'est dans un second temps, lorsqu'il eut recours à la mukhâlafa, que le Prophète recommanda de se teindre (Fat'h ul-bârî, tome 10 p. 436).
Tout ceci nous permet de dire qu'il y a eu, de la part du Prophète installé à Médine, d'abord muwâfaqa puis mukhâlafa (dans les éléments 'âdî s'entend) (la mukhâlafa ne portant pas sur chaque élément 'âdî mais sur l'apparence générale).
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Pourquoi le Prophète a-t-il pratiqué la muwâfaqa dans les éléments 'âdî ?
Différents avis existent sur le sujet, celui de al-Qurtubî étant qu'il avait comme objectif de gagner les cœurs (Fat'h ul-bârî, tome 10 p. 444 et p. 445).
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Et que faire aujourd'hui à propos des éléments 'âdî : pratiquer la muwâfaqa, comme le Prophète l'a fait, ou bien la mukhâlafa, comme il l'a fait aussi, mais dans un second temps ?
Ibn Hajar pense que la mukhâlafa étant ce que le Prophète a fait en dernier, la muwâfaqa est abrogée et n'est plus applicable ; seul reste aujourd'hui le principe de la mukhâlafa (Fath' ul-bârî, tome 10 p. 445).
Pour sa part, Ibn Taymiyya pense qu'il n'y a pas là un cas d'abrogation à proprement parler mais plutôt deux principes liés chacun à un contexte différent : aujourd'hui encore, muwâfaqa et mukhâlafa restent donc applicables en fonction du contexte auquel chacun correspond (cf. Al-Iqtidhâ', p. 164) (il s'agit de la catégorie 3 dans mon article : "Bien" et "mal" : inhérents aux actes ou dépendant de la révélation ?).
En fait la muwâfaqat ul-kuffâr dans l'ensemble des éléments 'âdî (ce qui conduit à leur muwâfaqa dans l'apparence générale - al-had'y uz-zâhir) comporte une mafsada shar'iyya dans la mesure où elle constitue une porte ouverte vers la muwâfaqa des kuffâr dans les actions ta'abbudî, les moeurs, voire les croyances ; faire leur mukhâlafa dans les éléments 'âdî a donc été institué parce que comportant une maslaha shar'iyya. Cela a donc été institué dans les textes mêmes par mesure de précaution (sadd ul-bâb) (nous avons cité cette réalité dans l'article général traitant de cela). Mais il arrive que le musulman se trouve en terre non-musulmane et que là-bas, pratiquer la mukhâlafa dans l'apparence (al-had'y uz-zâhir) comporte une mafsada shar'iyya plus grande encore que le fait de pratiquer la muwâfaqa, car cela y attise l'hostilité des non-musulmans ; dans ce cas, écrit Ibn Taymiyya, la mukhâlafat ul-kuffâr ne lui est pas ordonnée (Al-Iqtidhâ', p. 163).
Bien plus, il peut arriver que la muwâfaqa ne soit pas pas seulement permise (mubâh) pour lui, mais devienne recommandée (yustahabb) voire même obligatoire (yajib) pour ce musulman de faire parfois comme eux à propos du had'y zâhir (Al-Iqtidhâ', p. 163) ; cela lorsque pratiquer la muwâfaqa dans l'apparence (al-had'y uz-zâhir) comporte une maslaha shar'iyya plus grande que le fait de pratiquer la mukhâlafa, cela permettant une plus grande efficacité dans la da'wa, ou autres maslaha shar'iyya que Ibn Taymiyya a citées (Al-Iqtidhâ', p. 163-164). Ceci est comparable au fait que, dans un premier temps, comme relaté par Ibn Abbâs, le Prophète faisait la muwâfaqa des juifs de Médine.
Certes, Médine n'était pas un pays non-musulman, mais c'est le principe qui est à considérer. Le fait est qu'avant l'arrivée du Prophète, les Arabes idolâtres de Yathrib (dont le nom deviendra Médine) tenaient en haute estime les juifs de Médine, de par leur statut de Gens du Livre, et c'est pourquoi certains de leurs éléments culturels prédominaient à Médine (Shâh Waliyyullâh l'a relevé : Hujjat ullâh il-bâligha, 1/551 ; voir ainsi le récit rapporté par Abû Dâoûd, 2164 : ceci concerne quelque chose que les juifs de l'époque considéraient mal et en quoi des médinois les suivaient, alors qu'en islam ce n'est pas un mal ; voir également le hadîth rapporté par Ahmad, 14938, où cela concerne cette fois quelque chose que les juifs de Médine faisaient, qui constitue quelque chose de recommandé en islam, et en quoi les habitants de Qubâ les suivaient de façon permanente, ce qui leur a valu des éloges divines). Le Prophète voulait par ailleurs gagner le cœur de ces juifs à l'islam. La muwâfaqa sur le plan des éléments 'âdî était ce à quoi le Prophète eut donc recours. Médine était certes Dâr ul-islâm, mais présentait cette particularité. Le principe vaut donc a fortiori pour un pays non-musulman, une Dâr ul-kufr.
Par contre, écrit Ibn Taymiyya, c'est bien le principe de mukhâlafa qui est applicable en terre musulmane (Al-Iqtidhâ', p. 164). Le fait est que, en pareille situation, adopter l'apparence générale totale des non-musulmans (même si ces éléments sont tous 'âdî et que l'on respecte toutes les règles ta'abbudî), c'est adopter un code culturel autre que celui de son pays, ce qu'il faut éviter. Or il est normal qu'un pays musulman demeure jusqu'à une certaine mesure attaché à ses traditions ; ce n'est là ni enfermement ni posture réactive – puisque, même alors, il est permis de prendre des non-musulmans certains éléments 'âdî – ; c'est l'expression de l'attachement serein aux riches traditions de son pays et d'une volonté de s'ouvrir au monde tout en préservant ces traditions.
A la lumière de cet avis, les pays arabo-musulmans devraient savoir prendre de l'Occident certains éléments 'âdî tout en gardant aussi certains des éléments 'âdî qu'ils possèdent traditionnellement, ces deux types d'éléments 'âdî étant à intégrer aux éléments ta'abbudî – c'est-à-dire aux principes légaux du Coran et de la Sunna. Ces pays sauraient alors allier ces principes – les éléments ta'abbudî – aussi bien à la modernité qu'à une certaine dimension de leur tradition (al-hay'a al-'âmma selon la formule de Abû Chuqqa). C'est ce qu'en langue française on appelle : "s'ouvrir sans perdre son âme", "préserver ses traditions sans se replier sur soi-même". Car qu'une culture établie dans un pays se replie sur elle-même et refuse tout élément 'âdî extérieur, et elle se dessèche. Mais qu'à l'autre extrême elle se jette à tous les vents extérieurs, et elle s'évapore... Le Japon a su ainsi réaliser une synthèse originale entre la modernité et ses traditions (vestimentaire, alimentaire, architecturale, etc.). Et ce n'est pas la France qui refuserait de comprendre ce rapport dynamique aux traditions, elle qui proteste régulièrement contre l'invasion culturelle – linguistique, artistique et cinématographique – qu'elle subit de la part du monde anglo-saxon. Voyez : elle ne proteste pas contre des éléments qui contrediraient ses principes éthiques (ce qui, chez les pays musulmans, correspond aux éléments ta'abbudî) mais bien contre un ensemble d'éléments strictement traditionnels (ce qui, chez les pays musulmans, correspond aux éléments 'âdî) qui mettent en danger ses traditions. La France est très fière de ses traditions et de sa culture, et elle désire préserver ce qu'elle perçoit comme faisant "partie de son âme". Elle ne désire pas pour autant se replier sur elle-même : sur le plan linguistique, par exemple, la France ne refuse pas tous les anglicismes mais veut en limiter la portée et les encadrer dans un cadre strict, ce qui rejoint exactement le principe de la mukhâlafa tel que nous l'avons vu (al-hay'a al-'âmma).
Par contre, dans l'autre cas, le musulman se trouve dans une situation semblable à celle où le Prophète se trouvait au début de son installation à Médine. L'objectif est celui qu'avait alors le Prophète (sur lui la paix) : "gagner les coeurs" ; et c'est une habileté que d'adopter le code culturel du pays pour éviter les incompréhensions, voire l'hostilité. L'identité du musulman qui se trouve dans cette situation est alors constituée du respect des seuls éléments ta'abbudî – les règles et principes extraits du Coran et de la Sunna –, pendant que ce qui constituait purement une tradition du pays d'origine – les éléments 'âdî – peut laisser place à la tradition du nouveau pays. Bien entendu, cette intégration des coutumes du nouveau pays – ses éléments 'âdî – devra se faire progressivement, en respectant les dynamiques de l'intégration, c'est-à-dire dans la mesure qui convient et au rythme qui convient ; le contraire risquerait de créer des hommes déracinés, en proie à une crise identitaire.
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Une application de ce principe :
"C'est une habileté que d'adopter le code culturel du pays non-musulman où on s'est établi, avec l'objectif d'éviter la mafsada suscitée et de réaliser la maslaha susmentionnée" : partant de ce principe et parlant de la situation en France métropolitaine, Abderraouf Ben Halima écrit : "Si nous rejetons la culture de cette société, il faut s'attendre à ce que ses gens se méfient de nous et nous considèrent comme un problème. Par contre, si nous nous présentons pour demander par exemple un lieu de culte avec des habits français, des professions respectables et une culture qui nous place sur la même longueur d'onde que nos interlocuteurs", cela facilitera le contact ; "… les gens sont beaucoup plus à l'aise avec nous lorsque nous nous habillons de façon à rester dans les normes de la société (…) et Dieu sait que nous avons d'immenses avantages à dialoguer librement avec les gens" ; "… la présentation joue énormément ; l'acceptation de la culture de l'autre permet d'éviter de nombreux obstacles psychologiques…" (d'après Six leçons pour les jeunes, inspirées de la Sourate Youssouf, pp. 85-86).
Certains frères, écrit aussi Ben Halima en substance, disent qu'étant donné qu'on doit suivre la Sunna, il faut également s'habiller comme le Prophète (sur lui la paix). Certes, répond Ben Halima en substance, il faut suivre la Sunna ; mais ne confondons pas sunna ta'abbudiyya et sunna 'âdiyya...
Bref, pour éviter les "interdiction de lieu de culte, complications pour les papiers, exclusion de l'emploi, vote radical, méfiance et difficultés à tous les niveaux", Ben Halima, dans le droit fil du principe que nous avons vu, préconise ceci : "N'ayons aucune gêne à être français, à manger français, à habiter français, à nous habiller français…" (d'après Six leçons pour les jeunes, inspirées de la Sourate Youssouf, pp. 85-86).
Tout ceci devant bien sûr se faire en respectant les règles ta'abbudî ; Ben Halima cite ainsi un cas : "Evidemment, l'islam demande aux musulmanes de se couvrir le corps sauf le visage et les mains ; mais nous avons intérêt à le faire en tenant compte des normes culturelles locales, afin de respecter le principe tout en évitant la ressemblance avec les iraniennes" (d'après Six leçons pour les jeunes, p. 84). Respecter le principe ta'abbudî ne veut point dire s'en tenir au modèle oriental de son actualisation.
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Une objection est parfois faite ici :
Certains frères pensent que c'est le modèle oriental de l'actualisation des principes qui doit, au contraire, être gardé partout dans le monde : en effet, dit-on, Omar ibn ul-Khattâb (que Dieu l'agrée) avait dit à des musulmans : "Délaissez le luxe et les vêtements des non-arabes" et avait aussi laissé d'autres recommandations de ce genre à propos des habits, des montures (rapporté par Ahmad, n° 284). Dans une version voisine (rapportée par Muslim, n° 2069, voir Shar'h Muslim), on lit que Omar avait adressé cette recommandation par écrit à des musulmans se trouvant dans la région de l'Azerbaïdjan. An-Nawawî cite aussi une autre version, "rapportée avec une chaîne de transmission authentique par Abû 'Awâna al-Isfarâ'înî et d'autres", où la recommandation est formulée ainsi : "Gardez les vêtements de votre ancêtre Ismaël" (sur lui la paix). Ibn Hajar a lui aussi cité cette version, d'après la relation de al-Ismâ'îlî (Fat'h ul-bârî 10/352).
Tout ceci est vrai. Cependant cela ne concernait que les musulmans de la terre musulmane, et qui plus est, des musulmans Arabes : an-Nawawî écrit que "l'objectif de Omar était de les exhorter à rester simples et frugaux et de préserver les traditions des Arabes en la matière" (Shar'h Muslim, tome 14 pp. 46-47). Comme l'écrit encore Ben Halima, Omar (que Dieu l'agrée), "en leur faisant ces recommandations", leur demandait "de garder les traditions arabes dans la nourriture, l'habitat, les montures" ; mais il n'a "jamais demandé aux peuples non-arabes convertis à l'islam de prendre les traditions arabes dans les habits, la nourriture, les montures ou l'architecture" (d'après Six leçons pour les jeunes, inspirées de Sourate Youssouf, pp. 83-84). La recommandation de Omar (que Dieu l'agrée) concernait donc des musulmans qui se trouvaient en terre musulmane et qui étaient Arabes, et il les exhortait à préserver leurs traditions ; cela correspond donc à ce nous avons vu plus haut.
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Une autre application du principe :
De grands ulémas de l'Inde semblent avoir développé une vision voisine de celle que nous avons vue. Ainsi, Cheikh Khâlid Saïfullâh écrit à propos du port des seuls éléments vestimentaires européens que même si, ne constituant maintenant plus un symbole, cela n'est plus interdit (harâm) aujourd'hui, pour les musulmans vivant en Inde cela reste quand même légèrement déconseillé ("khafîf karâhat") : la cause, explique-t-il, est que cela ne fait pas partie des vêtements traditionnels des musulmans de l'Inde (Jadîd fiqhî massâ'ïl, tome 1 p. 184). Le principe ici développé est exactement celui que nous avons vu. Certes, l'Inde n'est pas un pays musulman, mais qui y a passé quelque temps sait combien ce pays est un immense puzzle constitué de 22 Etats et de centaines de langues, un immense puzzle dont le milliard d'êtres humains se répartissent en différentes ethnies et en différentes cultures établies là depuis des siècles et vivant l'une à côté de l'autre. En pareil contexte, faut-il s'étonner qu'une grande communauté comme celle des musulmans, établie sur place depuis dix siècles, veuille, comme d'autres, préserver ses traditions ? Surtout que ces traditions se sont élaborées localement, comme résultat d'une interaction entre les enseignements de l'Islam et la culture de l'Inde (c'est ce qu'a écrit explicitement Abu-l-Hassan Alî an-Nadwî : Al-Muslimûn fi-l-hind, pp. 71-72 et surtout p. 80) : c'est bien l'apparence générale – al-hay'a al-'âmma – qui a été prise en compte, et c'est ainsi que sont nées au fil des siècles la kurta, la sad'rî et la sherwânî, vêtements traditionnels des musulmans de l'Inde. Pour ces musulmans, aujourd'hui encore, adopter une apparence vestimentaire qui, dans sa généralité, est autre que celle qui est traditionnelle est à éviter ("mak'rûh"). C'est normal, ils veulent ne pas perdre leurs traditions, comme nous l'avons vu plus haut. Et ceci concerne bien les musulmans de l'Inde. Quelqu'un a demandé à Cheikh Ashraf 'Alî Thânwî (mort en 1943) si, une fois à Londres, il était interdit au musulman de s'habiller à l'européenne, non par envie de ressembler aux non-musulmans, mais afin de ne pas paraître étrange dans le regard du public et de ne pas se faire montrer du doigt ; Cheikh Thânwî lui a répondu ceci : "A ce sujet ce que j'ai compris est que là où ce vêtement est lié à un groupe particulier, comme en Inde, il entre dans la catégorie (visée par) "Man tashabbaha bi qawmin fa huwa minhum". Et là où il est porté de façon générale – l'indice de cela étant que toutes les communautés et les gens de toutes religions portent un même vêtement –, là il n'y a aucun problème à le porter ("wahân pehennâ kutch haraj nahîn"). Selon ce critère, à vous de considérer la situation de là-bas" (Imdâd ul-fatâwâ, tome 4 p. 268, également cité dans Halâl wa harâm, p. 197). Ailleurs, à la question : "Celui qui est musulman à Londres, y aura-t-il tashabbuh s'il porte les manteau et pantalon ("kôt patlûn") ?", il a répondu : "Là-bas il n'y aura pas de tashabbuh" (Fiqh-é hanafî ké ussûl-o-dhawâbit, propos de Cheikh Thânwî compilés par Muftî Zayd, p. 145).
Wallâhu A'lam (Dieu sait mieux).